1) Existe t’il «une concurrence» entre votre métier de traducteur et celui d’écrivain ? C’est-à-dire, les habitudes d’un de ces deux métiers qui favorisent la réussite de l’un, et celles qui agissent plutôt comme «un frein».

giovanni agnoloni interviewLe problème du «frein» est du, certaines fois, à l’absence de temps, parce que l’urgence de compléter une traduction peut ralentir un peu l’écriture. Mais la vérité est que le métier de traduction ne me donne pas seulement de l’inspiration pour mes romans (dans le sens, qu’après une longue journée de travail, plusieurs fois j’ai eu des plaisantes «ouvertures» mentales qui ont résolues des situations narratives importantes), mais aussi un raffinement stylistique continuel. De plus, les traductions – surtout quand il s’agit de traductions littéraires – stimulent précisément la moitié gauche du cerveau, c’est-à-dire celle rationnelle, tandis que l’écriture créative, en étant une activité artistique, est associée premièrement avec la moitié droite, celle intuitive. L’alternance de ces activités permet donc de recharger la tête en réalisant une sorte de «dialogue» entre les deux aspects du travail mental.

2) Laquelle de vos traductions vous rend plutôt fier et pourquoi ?

Il y en a eu surtout trois d’entre elles dont je me rappelle avec plaisir: celle des romans de l’écrivain cubain Amir Valle Las puertas de la noche et Nunca dejes que te vean llorar, car ces deux livres présentaient des difficultés techniques particulières (dans le cas du premier, spécialement des expressions locales cubaines, dans celui du deuxième la complexité et richesse émotionnelle de l’histoire) qui m’ont fait découvrir et apprécier pleinement la profondeur du travail de traduction. Dans le domaine de la littérature non-romanesque, j’ai bien aimé m’occuper de l’essai de Noble Smith The Wisdom of the Shire, un livre sur la «philosophie» de vie simple et joyeuse des Hobbits de J.R.R. Tolkien, l’écrivain qui – je suis convaincu – sera pour toujours mon plus grand maître d’écriture, et duquel j’ai longtemps étudié les œuvres comme auteur d’essais littéraires.

3) Pensez-vous qu’un «vrai traducteur» doit être capable de traduire n’importe quel texte ou, le contraire, «jack of all trades is a master of none» ?

C’est normal que chacun ait sa spécialisation, même si, comme dans le football, il y a des joueurs qui peuvent couvrir plus de rôles. Pourtant, ce qui fait un «vrai traducteur», enfin, est seulement la capacité de «transférer» un texte dans une autre langue en reproduisant (ce qui signifie surtout «en respectant») son âme.

4) A votre avis, quels sont les rapports entre la langue et la mentalité du peuple parlant cette langue ? La mentalité est exprimée dans la langue ou, au contraire, la langue a un impact sur la mentalité ?

Les formes d’interdépendance entre la mentalité d’un peuple et sa langue sont tant nombreuses que les têtes de ses auteurs, et aussi de ses habitants en général. Mais c’est vrai que, comme il y a des traits dominants dans la mentalité (et la culture) des gens d’un certain pays, il y a aussi des nuances et des aspects fréquents dans ses articulations linguistiques. Beaucoup d’entre eux s’expriment mieux dans la langue parlée – je ne pense par exemple à aucunes expressions idiomatiques –; mais plutôt des autres qui se reflètent surtout sur les langues écrites (j’ai déjà parlé des romans d’Amir Valle, dans lesquels on peut trouver une grande quantité de particularités locales de l’île de Cuba). Honnêtement, je pense que les langues sont un terminal expressif qui recueille les spécificités culturelles d’un peuple, plus qu’un même facteur d’évolution. Ce sont plus les concepts exprimés à travers la langue écrite – c’est-à-dire, les œuvres littéraires réalisés en cette langue – qui peuvent faire évoluer la mentalité d’un peuple.

5) Il y a des cas quand les écrivains réalisent leurs œuvres dans une langue «adoptive» (et non leur langue maternelle). En quoi le style et l’approche de ces écrivains sont’ils différents de leurs confrères pour qui cette langue est maternelle? Pourriez-vous donner des exemples ?

Un exemple parmi les plus connus est celui de Samuel Beckett, auteur irlandais dont la langue mère l’anglais. Pour répondre à votre question, je peux vous parler de mon expérience, car j’ai aussi écris en anglais et non seulement en italien, qui est ma langue maternelle. On s’y fait – comme en traduisant vers l’espagnol (avec la révision d’Amir Valle) mon premier roman Sentieri di notte (Senderos de noche), je me suis rendu compte que certaines nuances et atmosphères peuvent être mieux exprimées dans une langue que dans l’autre. C’est plus un problème de musicalité du texte que de choix lexical. Et c’est aussi vrai que, par conséquence, un écrivain peut ainsi développer une sensibilité plus fine, et quelques fois, plus tard, en recommençant à écrire dans sa propre langue, retrouver des notes musicales qui appartiennent à une autre, et de cette façon enrichir son registre linguistique.

6) On dit que la France et l’Italie sont deux pays très proches. Comment peut-on sentir cette proximité à travers la littérature moderne? Les littératures modernes italiennes et françaises sont elles centrées sur les mêmes sujets et sur les même problèmes ? Si, non, quelles sont les différences d’un point de vue sociologique ?

Bien que je ne sois pas un expert en littérature comparée, je n’ai lu aucuns auteurs français contemporaines – je ne vais pas parler des classiques, maintenant – parmi lesquels le Prix Nobel Patrick Modiano et le grand écrivain de romans noir Jean-Claude Izzo (que j’ai particulièrement apprécié grâce à sa biographie écrite par mon amie Stefania Nardini), qui ont, de façons différentes (plus concentré sur la «normalité» de la vie quotidienne le premier, et plus attentif aux contradictions de la société multiculturelle d’aujourd’hui le deuxième) décris la vie réelle. Je trouve que la dénonciation des problèmes sociaux et l’observation de la vie quotidienne sont deux aspects prioritaires aussi dans les romans italiens contemporains. Mais à mon avis les auteurs français ont une capacité spéciale d’observation «sans freins», et en même temps une capacité d’intuition émotionnelle très forte.

7) Est-il plus facile d’écrire le deuxième livre après le tout premier ou c’est toujours le même défi? En quoi est-ce différent d’écrire le deuxième livre par rapport au premier ?

Dans mon cas, le deuxième (Partita di anime) était un spin-off (c’est-à-dire, une histoire dérivée) du premier (Sentieri di notte) et, après, le troisième (La casa degli anonimi) – publié en décembre 2014 – a été la vrai «suite». Donc, car il s’agissait d’une série, même si composée par des livres très indépendants l’un des autres – il y avait une liaison entre eux qui a rendu mon travail plus fluide. Le vrai défi a été celui de proposer encore une fois le même thème (l’hypothétique «fin d’internet» entre les années 2025 et 2029) d’une façon nouvelle, en faisant évoluer mon style et ma vision du monde en même temps d’écrire des histoires qui ne devaient absolument pas être une «répétition» des livres précédents.

8) Est-ce qu’un écrivain doit créer ses œuvres uniquement pour «soi-même» afin de faire sortir son inspiration ou il doit en même temps penser à ses lecteurs potentiels: «Que dois-je faire pour que les gens s’intéressent à mon livre et qu’ils en comprennent mes idées ?»

La source de l’inspiration doit nécessairement être personnelle, ce qui signifie qu’un auteur ne peut pas se laisser conditionner par des modèles externes ou par les «modes» du moment. Pourtant, dans la phase de révision du texte, il est important de se rappeler que le livre va être lu par des autres personnes, donc l’intensité artistique et stylistique ne doit jamais impliquer une mineur clarté ou plaisance de l’intrigue et des phrases qui l’articulent.

9) Que regrettez-vous aujourd’hui par rapport au début de votre carrière ? Ferriez-vous les mêmes choix et emprunteriez-vous les mêmes chemins si vous débutiez maintenant ?

Je regrette seulement la terrible crise économique qui nous a tous frappé, et le secteur éditorial en particulier. Quand j’ai commencé à écrire (à la fin de l’année 1997), la situation était un peu meilleure, même si déjà peu «idéale». Je dirais que, grâce à mes connaissances actuelles, je fais la différence entre les maisons d’éditions professionnelles et celles qui ne le sont pas vraiment, si je commençais aujourd’hui à écrire j’éviterais de perdre du temps en envoyant mes propositions à certains adresses. Mais la vérité est que je n’ai jamais eu des grands problèmes, dans ce secteur, j’ai toujours publié avec des éditeurs sérieux.

10) Selon vous qu’est ce qui déterminerait le succès commercial de l’auteur ? Les meilleurs livres et meilleurs auteurs ont ils toujours ce qu’ils méritent ou le monde est «injuste» ?

Malheureusement les résultats ne rétribuent pas toujours suffisamment ceux qui le mériteraient. Et c’est aussi vrai qu’il y a des auteurs qui ont un succès excessif et incompréhensible, pour des raisons que je préfère ne pas analyser. Je crois qu’une réponse définitive à la question de comment atteindre une vraie réalisation artistique et professionnelle comme écrivain n’existe pas. Mais ce qui est absolument nécessaire est l’humanité de l’auteur. Écrire pour avoir du succès est probablement la trahison la plus grosse de la vocation artistique de l’écriture, comme la musique ou la peinture, doit nécessairement avoir. Par contre, une œuvre qui soit profondément honnête – ce qui signifie une sincère expression de l’âme de l’auteur – aura plus de chances d’être appréciée par le grand public des lecteurs.

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