Cette année le Festival de la littérature à Mouans-Sartoux a fêté son 30eme anniversaire, le thème annoncé cette fois-ci était: “Aller à l’idéal”…

“Quel idéal? Comment y aller? Qu’est-ce que l’idéal pour les auteurs et pour nous, les lecteurs, en quoi sont-ils différents” – je suppose que la plupart des amateurs de littérature qui sont allés au Festival du 06-08 Octobre se sont posés ces questions. Quant à moi, je crois avoir trouvé mes réponses après les conférences de quatre auteurs invités du Festival : Jean-Claude Carrière, Lydie Salvayre, Frédérique Deghelt et René Frégni. Je me suis rendue compte que la signification du thème du Festival est en fait très nuancée.

Les auteurs ont beaucoup parlé de leurs dernières œuvres, et en même temps ils ont abordé plusieurs sujets liés au travail de l’écrivain et à l’inspiration – autrement dit, comment les auteurs recherchent leur style, leurs personnages et leurs moyens de s’exprimer afin d’aller à l’idéal de l’écriture. Comme l’a dit René Frégni, “L’écrivain c’est quelqu’un qui invente son style, son univers et sa musique personnelle”.

Comment invente-on “cette musique”? Suffit-il seulement de l’inspiration pour créer une œuvre littéraire? Jean-Claude Carrière, 86 ans, le grand scénariste qui a collaboré avec plusieurs directeurs de films reconnus comme Luis Buñuel, Milos Forman et Michael Haneke (1 sur 4 de ses scénarios est devenu un film), est persuadé que la capacité d’écrire est certainement un don, mais “quand il y a un don il faut le mériter et il n’y a que le travail pour cela”. Et le travail de l’écrivain n’est pas si facile comme il n’y parait au premier abord, parce qu’il existe toujours “la peur de ne plus écrire, comme on ne sait jamais si le nouveau livre survient”(Lydie Salvaire), la peur de perdre l’envie d’écrire, de perdre ses histoires, son style et ses personnages avant qu’ils soient fixés sur le papier. Et en plus, comme l’a dit Frédérique Deghelt “quand on rencontre un écrivain il existe toujours un danger d’être déçu, car nous ne sommes pas forcement ce que l’on écrit”. D’ou vient cette contradiction?

L’écriture est un effort volontaire et conscient et en même temps c’est une activité inconsciente, comme l’écrivain à son insu laisse passer dans ses écrits les choses qu’il n’avait pas planifié, quand il laisse parler l’univers et l’universelle à travers ses personnages et les situations qu’il invente. “On ne sait jamais ce qu’on va écrire quand on commence à écrire (Jean-Claude Carrière). “Ecrire un livre c’est comme écrire une vie, donc, ce serait horrible de tout savoir d’avance” (Frédérique Deghelt).

Certainement, le point de départ pour un écrivain c’est la réalité qu’il transforme à l’aide de son imagination. Chaque auteur construit sa propre réalité et donne ainsi à ses lecteurs une illusion de la vraie vie – pour que tout ce qui est dit par l’auteur semble vrai et bien palpable. “Pour être un écrivain il faut être un bon menteur” (René Frégni). “Dans mon livre “Libertango” tout est vrai sauf le personnage” (Frédérique Deghelt).

Cependant les rapports qui existent entre l’écrivain et la réalité des autres sont encore plus compliquées, comme d’un côté, “l’écriture est une école de solitude”(René Frégni) et d’un autre côté, la parole a sa force grâce à ce besoin de parler et d’échanger avec les autres: “on ne peut pas penser sans les autres” (Lydie Salvaire) – et par conséquence écrire aussi…

Un écrivain est souvent en conflit non seulement avec la réalité, la vie, soi-disant, “réelle”, mais aussi avec son propre monde, le monde de ses personnages. Comme l’explique Jean-Claude Carrière, “pour que le personnage soit complet il doit avoir de l’inconscience, l’auteur ne peut pas connaitre l’inconscient du personnage, et le personnage a toujours raison par rapport à l’auteur”. Donc, il arrive un moment ou les personnages n’obéissent plus à leurs propres créateurs! Même plus que cela – ils arrivent des fois à prendre possession de l’auteur! Frédérique Deghelt dit que “écrire est une activité schizophrène, comme au bout d’un moment on ne sait plus trop si se sont nos propres pensées ou celles de nos personnages”.

Donc, le métier d’écrivain est dangereux et épuisant, comme il est plein de conflits avec le monde extérieur et son monde intérieur aussi et que l’on joue beaucoup avec l’inconscient qui peut des fois échapper au contrôle. Et pourquoi malgré tout cela il existe quand même cette envie de s’exprimer, d’aller à l’idéal?

Peut-être, le besoin vital de partager ses émotions? “La littérature c’est l’émotion et la recherche de beauté” (René Frégni). “La littérature écarte la peur de la mort, quand on écrit on se sent immortel”(René Frégni). Donc, pour les auteurs écrire c’est d’aller à l’idéal de la vie éternelle?

Et que représente la littérature pour nous les lecteurs? Pourquoi avons-nous une telle envie de lire les histoires des autres? Peut-être, la littérature nous fait elle découvrir et apprécier encore plus la beauté de la vie, de toutes les petites choses quotidiennes qui nous semblent des fois insignifiantes. La littérature nous donne aussi la chance en suivant les histoires des autres de nous remettre en question et de mieux analyser nos propres sentiments et ceux des autres – “la littérature c’est la façon de rentrer dans la psychologie sans faire de la psychologie”(Frédérique Deghelt), et ainsi trouver des réponses à des questions qui nous perturbent, en profitant de l’expérience et du vécu des personnages en les transformant par rapport à notre propre vie. “Ce qui est merveilleux dans la littérature c’est qu’on écrit un livre et on a autant de livres que de lecteurs” (Frédérique Deghelt).

La littérature nous donne souvent la clef pour notre propre vie et nous montre le chemin vers notre idéal. La littérature peut des fois réellement ouvrir la porte de la vraie prison – René Frégni qui anime plusieurs ateliers d’écriture pour les prisonniers, est persuadé, pour que “ces gens-là ne reviennent pas à leur mode de vie criminelle après leur sortie de prison, il faut les emmener vers la littérature et vers la parole, afin de leur donner de nouveaux moyens d’exprimer leurs émotions”.

J’ajouterai ici que la littérature nous donne également la clef de la prison imaginaire ou se trouvent plus au moins tout le monde sans s’en rendre compte. C’est la prison des idées reçues – quand un auteur transgresse (“rien n’est plus fascinant dans la littérature que la transgression” René Frégni), il nous fait comprendre que certaines de nos idées sont ridicules et nous empêchent de vivre la vie qu’on veut, de dépasser nos limites et aller à l’idéal… Même si “ce n’est pas nécessaire de l’atteindre, mais c’est la boussole qui permet de trouver l’énergie de cheminer” (Patrick Chamoiseau).