La semaine du 29 mai au 02 juin – la préparation de l’installation de la Statue d’Ivan Bounine à Grasse suivie de l’inauguration officielle le 03 juin a été tellement dense, tellement riche en termes de nouvelles découvertes, de connaissances, et d’émotions, qu’il est difficile de tout résumer en quelques paragraphes seulement.

La Statue d’Ivan Bounine a été crée par Andrey Kovalchuk, un des sculpteurs russes modernes les plus connus dans le monde. Comme le dit Andrey Kovalchuk lui-même: «L’installation de la Statue d’Ivan Bounine à Grasse est un rêve que j’ai chéri depuis longtemps». La petite statuette de Bounine qui a servi de modèle pour cette Statue a été réalisée par Andrey Kovalchuk il y a 20 ans… Et voilà, qu’Ivan Bounine revient à Grasse pour y retrouver sa place dans le Jardin de la Villa Saint-Hilaire (La Bibliothèque municipale). C’est un retour un peu symbolique ; pendant toute sa vie Ivan Bounine a souvent changé d’adresse, même quand il était encore en Russie, avant la Révolution, il aimait beaucoup voyager et ensuite, après la Révolution, quant ‘il a immigré en France, jusqu’à la fin de sa vie il louait des villas et des appartements, il n’est au final jamais devenu propriétaire. Enfin, après tant d’années d’errance et de manque de reconnaissance, le grand écrivain russe, le premier à obtenir le prix Nobel en littérature, pourra enfin savourer le plaisir d’avoir sa demeure à Grasse, la ville qu’il a tant aimé, là ou il pu récupérer son souffle, ou il a pu se ressourcer et retrouver son inspiration pour créer ses plus grandes œuvres. On a l’impression que l’âme d’Ivan Bounine a toujours désirée revenir à Grasse, malgré le fait que les dernières années de sa vie il les avait passé à Paris ou il décède en 1953 et se fait enterrer au cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois.

pose de la statue d'ivan bounine a grasse

C’est à Grasse que Bounine vécu sa dernière grande histoire d’amour avec Galina Kuznetsova, c’est ici qu’il écrivit comme un hymne pour cette amour «Les allées sombres» – un recueil de nouvelles, ou le style de ses phrases fluides et le rythme de narration est comme une brume que l’on voit souvent au-dessus des collines grassoises, ou les souvenirs nostalgiques prennent leur place et semblent plus réelles et importants que le présent – c’est ce que l’on ressent souvent en regardant les pierres des vieux bâtiments de Grasse. Certaines œuvres de Bounine sont imprégnées de l’esprit de cette ville, de ses odeurs, et de ses bruits:

“Depuis ce temps-là, toute une vie s’était écoulée. C’était alors le printemps à Orel en Russie. Maintenant c’est la France, le Midi, l’hiver méditerranéen”(La vie d’Arseniev, Alpes-Maritimes 1927-1929, 1933, – cette traduction française des œuvres d’Ivan Bounine ainsi que les suivantes sont citées d’après le livre d’Olga BOLDYREFFDans les yeux de Bounine” ). “Je me suis réveillé à 4 heures. Je suis sorti sur le balcon. Le ciel bleu est d’une telle splendeur divine avec ses étoiles volumineuses, Orion, Sirius, devant lesquelles je fis le signe de croix ” (Du journal intime/Dans la nuit du 28 au 29 aout 1923).“Un petit matin d’automne dans les Alpes-Maritimes, la cloche appelait à la messe dans un village montagnard toute proche. Le silence des montagnes, la fraicheur, le tintement mélodieux de cette cloche médiéval – tout était pareil il y a cinq cents ans, mille ans à l’époque des chevaliers, des papes, des rois, des moines” (Du journal intime, 1923, Grasse, fin septembre).

Oui, Bounine a certainement voulu revenir à Grasse. Je tire cette conclusion, comme j’en ai été quelque fois témoin – quand la Statue de Bounine est arrivée le soir du 29 mai à Grasse dans le minibus accompagné par les deux techniciens d’Andrey Kovalchuk, Gennadiy et Mikhaïl, j’étais parmi les premiers à la voir allongée dans le coffre avec son regard tranquille et pensif – j’étais vraiment impressionnée à quel point la Statue était vivante (étant donné que sa taille de 2. 20 m dépasse juste un peu la taille moyenne d’un être humain). Je ne pouvais pas m’empêcher de dire: “Bonjour, Ivan Alexeïevitch, comment allez-vous?” “Il va bien,” – me répondit avec un sourire Gennadiy – il a bien dormi pendant tout le voyage, donc, maintenant il est bien reposé ”. Je n’en doutais pas, car à mon grand étonnement le minibus avec la Statue avait traversé l’Europe sans le moindre problème, comme sur des roulettes. Et pourtant, on dit que quand les russes entreprennent un voyage, il faut s’attendre à des soucis ! Cette plaisanterie fait partie du folklore russe. Donc, quand Gennadiy m’a appelé le 25 mai pour me dire que le minibus était en train de partir de Moscou pour un voyage de 5 jours je m’attendais évidement à des soucis… je m’attendais à être réveillé dans la nuit pour gérer ces éventuels tracas en tant qu’interprète, mais au final j’ai pu dormir tranquillement. J’ai partagé ces pensées avec Gennadiy, et lui, en me faisant un petit clin d’ œil m’a dit: “Ivan Alexeïevitch était tellement pressé de revenir sur Grasse, qu’il nous a évité tous les soucis pendant ce voyage”. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que Gennadiy et Mikhaïl ressemblaient bizarrement à certains personnages de Bounine – l’âme russe avec son humour particulier et l’attitude d’un philosophe était en train de se dévoiler devant moi.

La Statue comme Bounine lui-même à l’époque a traversé plusieurs frontières avant d’arriver en France, juste le détail que Bounine et sa femme Vera sont arrivés du Sud sur un bateau d’Odessa en 1920 pour arriver au Constantinople:

“Comment nous échappâmes à la mort durant la traversé de la mer Noire, en route pour Constantinople, Dieu seul le sait” (Mémoires d’Ivan Bounine)

La Statue est arrivée du Nord de la Finlande, transportée dans son minibus en Allemagne avec en bonus une traversée en bateau et ensuite de l’Allemagne en France en passant par l’Italie… Le retour de Bounine à Grasse en 2017 a été beaucoup plus rapide et moins dangereux que son arrivée au début du siècle dernier …

La première nuit de son retour à Grasse Bounine l’a passée en pleine forêt (ou le minibus est resté garé jusqu’au 31 mai, le jour de l’installation de la Statue), en respirant l’odeur des pins et en écoutant les bruits de la nature qu’il a toujours admiré :

“La villa est obscure, il est déjà tard, autour de moi, l’air vibre d’un bruissement continu. Après une promenade le long des falaises qui surplombent la mer, je me suis étendu dans un fauteuil d’osier, sur le balcon. Je fume, je pense et j’écoute, j’écoute: ce bruit cristallin a quelque chose d’ensorcelant” (Ivan Bounine, La nuit, Alpes-Maritimes, 17 septembre 1925).

“Il ne faut pas séparer l’homme de la nature, parce qu’a chaque mouvement d’air, correspond à un mouvement de notre vie”(Ivan Bounine, Note pour I.V.Odoyevtseva).

Le 30 mai Andrey Kovalchuk est arrivé à Grasse pour gérer l’installation de la Statue, ayant crée plusieurs œuvres monumentales (parmi d’autres une série de portraits sculpturaux d’écrivains russes), il sait bien que chaque détail compte pour mettre en valeur des créations artistiques que sont les statues et les monuments…

Et il y avait encore une autre surprise qui nous attendait ! Le grutage s’est passé de la même façon que le voyage de la Statue à travers l’Europe – sans aucune “fausse note” – ce qui nous a prouvé encore une fois qu’Ivan Bounine avait vraiment l’envie de revenir à Grasse… La Statue accrochée au bout de la grue a pris tout de suite en l’air une position verticale et a fait fièrement son chemin jusqu’à son socle – sans basculer… Toujours débout… Comme Bounine lui-même toute sa vie, même face aux épreuves les plus dures – c’était un homme qui n’a jamais vendu sa conscience, qui restait sur ses avis, ses principes et n’a jamais hésité à les exprimer. Il a préféré rester vivre dans la pauvreté en France, malgré le fait que le gouvernement de l’URSS a plusieurs fois essayé de le séduire pour rentrer en Russie en lui promettant beaucoup d’aide et d’avantages. Pendant la deuxième guerre mondiale il a risqué sa vie car il cachait des juifs chez lui et il a refusé d’une façon très catégorique de collaborer avec ceux qui donnaient leur soutien à Hitler. “La liberté de la conscience et de la parole – c’est ce qui distingue un vrai écrivain,”- a dit Bounine en 1933 dans son discours à Stockholm lors de la cérémonie de la remise de son prix Nobel. Bounine est resté fidèle à ce propos jusqu’à la fin de sa vie.

Cette Statue à Grasse est devenue une vraie incarnation de l’écrivain en faisant ainsi ses preuves et en retrouvant tout de suite sa place – comme si elle l’avait toujours attendue, depuis longtemps – au dernier moment Monsieur Kovalchuk a demandé à ses techniciens avant de fixer la Statue sur son socle de béton, de la tourner d’une façon, pour que le regard de Bounine s’élance sur la Ville de Grasse (je n’arrête pas de me poser la question si c’était l’envie de Monsieur Kovalchuk ou celle de l’âme de Bounine?) et pas au fond du jardin, mais à coté de l’entrée de la Bibliothèque. Et puis, pas d’autres changements, tout le monde était d’accord que la Statue était parfaitement en place. Même Monsieur Kovalchuk qui a l’habitude de demander à ses techniciens de changer certaines choses après l’installation de monument, comme l’a dit Gennadiy: “Je serai bien étonné si nous réussissons l’installation du premier coup,” – cette fois pourtant Monsieur Kovalchuk a tout de suite été satisfait.

Et maintenant que l’Ivan Bounine d’Andrey Kovalchuk est-là, dans le Jardin de la Villa Saint-Hilaire, pas loin de la villa Jeannette, ou Bounine a passé les dernières années de son séjour à Grasse, on dirait maintenant que cette Statue illumine et donne du sens à tout l’ensemble de ce jardin. Andrey Kovalchuk expliquait qu’il ne s’agissait pas du hasard que son Bounine s’appuie sur une canne, cela symbolise le manque d’équilibre dans l’âme de l’écrivain qui a beaucoup souffert en étant forcé de quitter son pays natal après la Révolution. Ici, à Grasse, dans le Jardin de la Villa Sainte-Hilaire Ivan Bounine a pu enfin retrouver son équilibre et son point d’appui… Claire Hauchard, la spécialiste et traductrice des œuvres d’Ivan Bounine et ancienne secrétaire de l’association “Les amis d’Ivan Bounine” a dit que “le Bounine d’Andrey Kovalchuk est le plus humain, le plus vivant, le plus touchant parmi toutes les statues le représentant” et je suis d’accord avec elle…

D’ailleurs les conservatrices de la Bibliothèque témoignent que la nouvelle Statue attire les gens – il y a beaucoup de monde qui vient la voir et se prendre en photo à ses côtés même quand la Bibliothèque est fermée. Bounine attirait beaucoup de gens à l’époque ou il séjournait à Grasse – beaucoup de jeunes écrivains pour qui il était une grande référence venaient le voir, il était constamment entouré de grands noms de l’immigration russe – des musiciens, des compositeurs reconnus.

Désormais Bounine est de retour à Grasse… Et qui sait peut-être que maintenant sa deuxième vie commence dans cette ville; peut-être encore une fois, grâce à cette Statue qui rend hommage à un des plus grands styliciens de la littérature russe du XXème siècle et ainsi les gens s’intéresseront d’avantage à ses écrits qui lui ont survécu, en faisant l’écho de l’Éternité? “Les tombes, les ossements et les momies sont silencieuses, mais les paroles peuvent avoir la vie éternelle” (Ivan Bounine, Poésie, traduction du russe – Eleonora LARINA-KAABI, Larina Translation).

 

REMERCIEMENTS:

J’aimerais encore une fois exprimer ma sincère gratitude aux personnes, qui grâce à eux, ont permis à Ivan Bounine de revenir à Grasse et avec qui j’ai eu la chance de collaborer tout au long de ce merveilleux projet:

– à Madame Zoya Arrignon, Présidente de la délégation russe de la Renaissance Française, qui a initié ce projet et à Monsieur Jérôme Viaud, le Maire de Grasse qui l’a soutenu;

– à Madame Khadija Graoudi, chargée des relations internationales de la Mairie de Grasse, qui a organisé le séjour du Monsieur Andrey Kovalchuk et de ses deux techniciens, qui était toujours très impliquée, réactive et à l’écoute et à son chef Monsieur Alain Spagarelli qui s’est déplacé plusieurs fois pour assurer le bien-être des invités de la Mairie de Grasse;

– à Madame Anne-Marie Surdy pour son soutien dans les situations urgentes;

– à Monsieur Jean-Pierre LELEUX, le Sénateur et le Maire d’Honneur de la Ville de Grasse qui possède des connaissances sur la biographie d’Ivan Bounine hors du commun, son intérêt sincère par rapport à la vie d’Ivan Bounine m’a beaucoup touché.

– et bien sure à Monsieur Andrey Kovalchuk et à ses techniciens, Gennadiy et Mikhaïl, qui ont réalisé un énorme travail de création, transport et installation de la Statue d’Ivan Bounine à Grasse.

– je suis également très reconnaissante à l’artiste franco-russe Madame Olga BOLDYREFF pour son cadeau (le livre “Dans les yeux de Bounine”) et ses traductions des œuvres de Bounine que j’ai utilisé dans cet article.

– sans oublier Madame Claire Hauchard, spécialiste d’Ivan Bounine, pour sa conférence du 03 juin et son désir d’aider le public français à découvrir la personnalité et les écrits d’Ivan Bounine.